La réponse
Molière écrit Le Tartuffe, comédie créée le 12 mai 1664 à Versailles devant Louis XIV. La pièce est interdite le jour même sous la pression de l'archevêque de Paris et ne sera autorisée dans sa version définitive que le 5 février 1669, après cinq ans de bataille et trois placets adressés au roi.
Le nom du personnage vient de l'italien tartufo, la truffe, déjà employé au figuré pour désigner un trompeur dans la commedia dell'arte avant même que Molière ne l'utilise. La confusion classique consiste à croire que Molière a inventé le mot : il l'a popularisé, il ne l'a pas créé.
La pièce vaut à Molière l'accusation d'impiété la plus grave de sa carrière, portée jusqu'au roi par la Compagnie du Saint-Sacrement. Un siècle plus tard, l'affaire rebondit jusqu'en Nouvelle-France, où un gouverneur et un évêque s'affrontent pour la même comédie.
Une fiche du silo Littérature & Philosophie approfondit la censure d'une autre œuvre du patrimoine français. Ce fait et des centaines d'autres à retenir durablement sur l'app Mémoriser la culture générale.
Dans cette fiche
Molière, auteur du Tartuffe
Fiche d'identité
Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière
Auteur, metteur en scène et directeur de troupe
Âge en 1664
42 ans
Troupe dirigée depuis
1658
Premier scandale
L'École des femmes, 1662
Contexte de la commande
Plaisirs de l'Île enchantée
Un homme de théâtre au sommet de sa carrière
Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière, a 42 ans en 1664. Il dirige la troupe du roi depuis 1658 et vient de connaître un premier scandale avec L'École des femmes en 1662, accusée d'obscénité. Le Tartuffe s'inscrit dans une série de comédies qui attaquent les vices de la société sous Louis XIV : l'avarice, la préciosité, l'hypocrisie.
Une commande pour les Plaisirs de l'Île enchantée
La première version, en trois actes, est jouée le 12 mai 1664 dans le cadre des Plaisirs de l'Île enchantée, une fête de plusieurs jours organisée par Louis XIV à Versailles pour environ six cents invités. Le texte de cette version courte, intitulée Le Tartuffe ou l'Hypocrite, n'a pas été conservé.
De quoi parle Le Tartuffe
Le mécanisme de l'imposture, en quatre temps
L'infiltration
Tartuffe, sans fortune, s'installe chez Orgon en affichant une piété excessive.
La confiance totale
Orgon veut lui donner sa fille Mariane en mariage et lui céder ses biens.
Le piège d'Elmire
Orgon, caché sous une table, découvre enfin la vérité en écoutant Tartuffe séduire sa femme.
Le retournement
Tartuffe tente de ruiner Orgon avec une donation signée, avant d'être arrêté sur ordre du roi.
Un faux dévot infiltré dans une famille
Tartuffe, personnage sans fortune, s'introduit dans la maison d'Orgon, riche bourgeois parisien, en affichant une piété excessive. Il gagne la confiance d'Orgon et de sa mère, Madame Pernelle, au point qu'Orgon veuille lui donner sa fille Mariane en mariage et lui céder ses biens.
Le démasquage par Elmire
Le reste de la famille perçoit l'imposture. Elmire, femme d'Orgon, organise une scène où elle feint de céder aux avances de Tartuffe pendant qu'Orgon, caché sous une table, découvre la vérité. Tartuffe, démasqué, tente de ruiner Orgon grâce à une donation qu'il lui avait fait signer, avant d'être arrêté sur ordre du roi dans le dénouement de la version de 1669.
Pourquoi la pièce a été interdite dès 1664
L'offensive de la Compagnie du Saint-Sacrement
La Compagnie du Saint-Sacrement, société dévote influente à la cour, juge la pièce blasphématoire. En avril 1664, avant même la représentation, elle tente déjà d'empêcher le spectacle. Après la représentation du 12 mai, l'archevêque de Paris, Mgr Hardouin de Péréfixe, obtient du roi l'interdiction des représentations publiques.
Un contexte religieux tendu
La France traverse en 1664 une crise janséniste qui fragilise l'autorité de l'Église catholique. Une comédie qui ridiculise l'hypocrisie religieuse, jouée dans ce climat, est perçue comme une attaque frontale contre l'institution. Le curé Pierre Roullé va jusqu'à réclamer le bûcher pour Molière dans un texte publié en juillet 1664.
La version en cinq actes, elle aussi censurée
Molière retravaille la pièce et la porte à cinq actes sous le titre L'Imposteur, avec Tartuffe rebaptisé Panulphe. Cette version est jouée une seule fois, le 5 août 1667, au Palais-Royal, avant d'être interdite à son tour dès le lendemain par le président du Parlement de Paris, en l'absence du roi parti en campagne militaire.
La version définitive de 1669
Un texte remanié pour être autorisé
La version définitive, en cinq actes et 1962 alexandrins, est créée le 5 février 1669 au Théâtre du Palais-Royal, à la faveur de la Paix clémentine, un accord entre le Saint-Siège et les jansénistes qui apaise temporairement les tensions religieuses. Molière conserve le prénom Tartuffe et ajoute un dénouement où un envoyé du roi arrête l'imposteur, geste qui absout indirectement la monarchie de tout soupçon de complaisance envers l'hypocrisie.
Un succès public immédiat
La pièce enchaîne 44 représentations consécutives, un record pour l'époque. Le public parisien, qui n'a connu la pièce que par rumeur pendant cinq ans, se précipite pour la découvrir enfin sur scène.
L'affaire du Tartuffe rejoue en Nouvelle-France en 1694
Trente ans après le scandale de Versailles, la même pièce déclenche une crise institutionnelle à Québec, un épisode que la plupart des présentations de l'œuvre passent sous silence.
Le gouverneur
Frontenac, protecteur du spectacle à Québec
Gouverneur de la Nouvelle-France, Frontenac encourage la troupe amateur de Québec à monter Le Tartuffe pour le carnaval de l'hiver 1693-1694, trente ans après le scandale de Versailles. À l'évêque qui s'inquiète, il répond simplement : « Puisqu'il se joue à Paris. »
Chronologie de l'affaire québécoise
10 janvier 1694
Mgr de Saint-Vallier ordonne aux curés de Québec de dénoncer le théâtre en chaire.
16 janvier 1694
Deux mandements interdisent la pièce et condamnent nommément Jacques de Mareuil.
14 octobre 1694
Mareuil est arrêté pour avoir participé aux répétitions d'une pièce jamais jouée.
29 novembre 1694
Mareuil est libéré sur intervention de Frontenac, l'évêque reparti pour la France.
1952
Première représentation du Tartuffe à Québec, 258 ans après la tentative avortée.
Un projet de spectacle porté par le gouverneur
Pendant l'hiver 1693-1694, une troupe de théâtre amateur prépare Le Tartuffe pour le carnaval de Québec, avec l'encouragement du gouverneur Louis de Buade de Frontenac. Le rôle-titre revient à Jacques de Mareuil, lieutenant de la marine royale arrivé dans la colonie l'été précédent. La troupe a déjà joué avec succès Nicomède de Corneille et Mithridate de Racine. Quand Saint-Vallier lui demande des comptes, Frontenac se contente de répondre que la pièce se joue à Paris.
L'offensive de Mgr de Saint-Vallier
L'évêque de Québec, Jean-Baptiste de Saint-Vallier, apprend le projet et ordonne le 10 janvier 1694 aux curés de la ville de dénoncer le théâtre en chaire. Le 16 janvier, il publie deux mandements : le premier interdit aux paroissiens d'assister à la pièce, le second condamne nommément Mareuil pour des propos jugés impies.
L'arrestation de Mareuil et le règlement financier
Mareuil, privé d'accès aux sacrements, conteste le mandement devant le Conseil souverain de la Nouvelle-France. Il est arrêté le 14 octobre 1694, alors qu'il revient d'une campagne militaire, pour avoir simplement participé aux répétitions d'une pièce jamais représentée. Saint-Vallier obtient finalement l'annulation du spectacle en échange de cent pistoles versées à Frontenac, une somme que le gouverneur accepte par dérision. Mareuil est libéré le 29 novembre sur intervention de Frontenac, une fois l'évêque reparti pour la France.
Une interdiction qui dure jusqu'en 1952
L'affaire dépasse largement le seul épisode de 1694. Le mandement de Saint-Vallier scelle le sort du théâtre public pour tout le reste du Régime français, empêchant l'enracinement d'une tradition théâtrale propre à la colonie. Le Tartuffe ne sera finalement joué à Québec qu'en 1952, soit deux cent cinquante-huit ans après la tentative avortée de Frontenac.
D'où vient le mot Tartuffe
Du champignon au personnage, en trois étapes
tartufo
Italien, la truffe, tubercule souterrain
Tartufo
Type trompeur de la commedia dell'arte, déjà dans le Malmantile de Lippi
Tartuffe
Personnage de Molière, 1664-1669
tartuffe
Nom commun, personne hypocrite
Une origine italienne antérieure à Molière
Le mot tartufo signifie truffe en italien. Il désignait déjà, au sens figuré, un personnage trompeur dans le Malmantile, un texte de Lorenzo Lippi qui circulait en manuscrit en France avant la création de la pièce de Molière. Le dramaturge n'a donc pas inventé le terme : il l'a emprunté à un type existant et l'a fixé durablement dans la langue française.
De nom propre à nom commun
L'Académie française consigne aujourd'hui le mot avec deux orthographes admises, tartufe et tartuffe, pour désigner une personne hypocrite qui affiche une image de probité trompeuse. Le nom du personnage de Molière garde seul l'orthographe à deux f. Cette bascule d'un nom propre vers un nom commun, en l'espace de quelques années seulement au XVIIe siècle, reste rare dans l'histoire de la langue française.
Astuce de mémorisation
Pour retenir l'auteur, associer Molière à Tartuffe par le masque : Molière fait tomber le masque de Tartuffe sur scène, exactement comme le mot est ensuite tombé du nom propre au nom commun dans le dictionnaire. Un seul geste, deux chutes.
Fait notable
La version en cinq actes de 1669 totalise 1962 vers, répartis en cinq actes de 5, 4, 7, 8 et 7 scènes. Pendant les deux premiers actes, Tartuffe n'apparaît jamais sur scène : Molière construit son personnage uniquement à travers ce que les autres disent de lui, avant de le montrer enfin à l'acte III.
Une pièce toujours jouée quatre siècles plus tard
En une phrase
Deux interdictions, trente ans d'écart, un même mot devenu commun : Le Tartuffe est la pièce du répertoire classique qui a le plus résisté à la censure, et celle qui a le plus profondément marqué la langue française.
1664 → 1669
Cinq ans de censure à Paris
1694
Rebondissement à Québec, 30 ans plus tard
44
Représentations consécutives dès l'autorisation
Malgré cinq ans de censure et deux interdictions successives, Le Tartuffe reste l'une des comédies de Molière les plus montées en France. Sa version de 1669 continue d'être représentée dans sa forme originale, avec le dénouement royal qui avait permis d'obtenir l'autorisation définitive.
Pour aller plus loin sur le même sujet : la Querelle du Cid, une autre pièce classique qui a suscité une bataille littéraire retentissante.
Culture générale Retenir ce genre de fait durablement : 15 min/jour Ouvrir l'app Mémoriser la culture généraleQuestions fréquentes sur Le Tartuffe
Molière a-t-il inventé le mot tartuffe ?
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Non. Le mot vient de l'italien tartufo, déjà utilisé au sens figuré de trompeur dans un texte de Lorenzo Lippi circulant en France avant la pièce. Molière a repris ce type existant et l'a fixé dans la langue française au point de le transformer en nom commun.
Combien de temps Le Tartuffe est-il resté interdit ?
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Cinq ans, de la première représentation le 12 mai 1664 à l'autorisation définitive le 5 février 1669. Entre les deux, une version remaniée en cinq actes, jouée une seule fois en 1667 sous le titre L'Imposteur, est elle aussi interdite dès le lendemain.
Pourquoi Le Tartuffe a-t-il été interdit à Québec ?
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En 1694, l'évêque de Québec Mgr de Saint-Vallier s'oppose à une représentation amateur encouragée par le gouverneur Frontenac, qui lui répond que la pièce se joue à Paris. Il publie deux mandements contre le comédien principal et obtient l'annulation du spectacle en échange de cent pistoles. Le Tartuffe ne sera finalement joué à Québec qu'en 1952.
Qui a démasqué Tartuffe dans la pièce ?
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Elmire, l'épouse d'Orgon, organise une scène où elle feint de céder aux avances de Tartuffe pendant qu'Orgon, caché sous une table, assiste à la conversation. Ce stratagème révèle enfin à Orgon la véritable nature de l'homme qu'il protégeait.
Quelle est la différence entre Le Tartuffe de 1664 et celui de 1669 ?
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La version de 1664 ne comptait que trois actes et son texte n'a pas été conservé. La version de 1669, en cinq actes et 1962 alexandrins, ajoute notamment le dénouement où un envoyé du roi arrête Tartuffe, un geste qui n'existait pas dans les versions antérieures.
Pourquoi la pièce s'appelle-t-elle aussi L'Imposteur ?
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Molière rebaptise sa pièce L'Imposteur en 1667 pour tenter de contourner l'interdiction, en renommant aussi le personnage principal Panulphe. Le stratagème échoue : la pièce est interdite dès le lendemain de son unique représentation.
Qui a menacé Molière du bûcher pour Le Tartuffe ?
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Le curé Pierre Roullé, de la paroisse Saint-Barthélemy à Paris, publie en juillet 1664 un texte réclamant un châtiment exemplaire contre Molière, qu'il accuse d'impiété. Cette réaction illustre l'intensité du scandale religieux provoqué par la pièce dès sa création.
- BnF Essentiels, Le Tartuffe ou l'Imposteur
- Wikipédia, Le Tartuffe ou l'Imposteur
- Christian Biet, Molière et l'affaire Tartuffe (1664-1669), Histoire de la justice n°23, Cairn.info
- Dictionnaire de l'Académie française, 9e édition, entrée tartuffe
- Wiktionnaire, étymologie de tartufe
- Répertoire du patrimoine culturel du Québec, Querelle du Tartuffe
- Archives de l'Archidiocèse de Québec, biographie de Mgr de Saint-Vallier
- L'Encyclopédie canadienne, Théâtre d'expression française
- Gallica, BnF, édition originale du Tartuffe, 1669
Article rédigé par Alan Chevereau, consultant SEO.